Le journal d'Anton #2: «J'ai l'air d'un soldat»
Entre deux alertes, Anton découvre Vassyl Stous, les étoiles dans le ciel et l'argot militaire.
Voici la deuxième édition du journal d’Anton (la première est à lire ici). Pour celles et ceux qui découvrent cette newsletter, Anton était un jeune érudit polyglotte qui collaborait avec des journalistes étrangers. J’ai eu la chance de travailler avec lui jusqu’en septembre 2024, date à laquelle il a rejoint l’armée. Anton a été tué au combat en septembre 2025.
Pendant qu’il servait dans les forces armées, il tenait un journal sur sa chaîne Telegram. J’en publie ici de larges extraits (traduits avec l’aide d’une IA, relus et édités à la main – merci aux bonnes âmes qui m’ont aidé).
A ce moment-là de son journal, Anton vient d’arriver dans le centre de formation, quelque part dans la région de Kyiv. La localisation exacte est inconnue. Nous sommes au début de l’automne 2024. La suite, c’est Anton qui la raconte.




« Nous vivons dans la forêt, les amis, il n’y a pas de réseau ici. J’écris un journal, j’écris beaucoup (il n’y a rien d’autre à faire pour l’instant), mais il est impossible de publier quoi que ce soit (sauf quand on laisse sortir, comme maintenant). J’en profite.
28.IX
6 h 17
Je dors partout : par terre, sur un banc, sur une planche. Il y a eu deux alertes, la première au milieu de la nuit. On est descendus à la cave, j’ai dormi sur un banc un peu plus d’une heure. Puis on est remontés, je me suis rendormi instantanément, et puis de nouveau : lumière, agitation — alerte. Cette fois, c’était à 5 h 45, un quart d’heure avant le réveil. À la cave, sur une planche, dormir. Fin de l’alerte vingt minutes plus tard. On revient, la journée commence.
On ne nous a pas donné l’uniforme hier, ils doivent le distribuer lundi. Il manque des rangers, un tapis de sol et un sac de couchage.
On est là pour environ neuf semaines, à partir du moment où la compagnie sera au complet. Une compagnie ici, c’est 165 personnes, soit presque toute la baraque. Pour l’instant, on est 66 + 2 femmes (des « bonnes femmes », comme tout le monde dit), qu’on n’a toujours pas intégrées, elles nous évitent (je plaisante 🤣), elles vivent à part.
8 h 44
Petit-déjeuner. Ce n’est évidemment pas comme à la troisième brigade d’assaut pendant la semaine d’initiation, mais c’est correct : du sarrasin avec des morceaux de viande, du pain blanc (à volonté), du beurre-margarine, du thé, des biscuits.
Pas de réseau, seulement « en haut », et encore, juste pour passer un appel.
L’entraînement commencera quand la compagnie sera au complet. Il durera au minimum deux mois.
Ici, les mots béquilles ne sont pas « tu vois », « mon pote » ou ce genre de choses, mais « putain » ou « bordel ». Par exemple, je suis assis par terre, le dos appuyé contre le tronc d’un arbre, un gars passe, tourne la tête et, sans s’arrêter, sur un ton bon enfant : « Putain, t’es bien installé ? » Je souris en réponse, genre « ouais, pour l’instant ça va ».
J’ai fait connaissance avec Youri, 54 ans, de la région de Vinnytsia. C’est notre coiffeur ici, il m’a bien coupé les cheveux — j’ai l’air d’un soldat, c’est mon statut maintenant. Il a un fils de mon âge, qui combat dans la Garde nationale depuis les premiers mois de la guerre. Youri lui-même est déjà âgé. Il dit qu’il a honte d’être ici (à cause de son âge). Je lui ai répondu : « Tu n’as aucune raison d’avoir honte, ici la majorité sont des hommes de plus de quarante ans, entre 40 et 54 ans, la différence n’est pas énorme. Moi, je suis surtout surpris qu’il y ait si peu de gars de mon âge. »
14 h 07
Concernant l’âge, en effet, ce n’est pas Azov ni la troisième brigade d’assaut. Ici, la plupart sont vieux, leur forme physique est discutable. Il y a pas mal de mobilisés aussi. Ce sont eux qui se plaignent le plus (pas encore trop, mais rien n’a vraiment commencé !).
On a bien mangé à midi. Dans quelques heures, j’irai faire du sport. Là, je vais réviser le grec.




29.IX
Cette nuit s’est passée sans alertes — étonnant ! On a dormi longtemps, jusqu’à sept heures (c’est dimanche). Sans effort physique, en se couchant à dix heures, on récupère vite.
9 h 40
On va au « bania ». Ensuite il y aura le « chipok » (la cantine-magasin). Je prendrai du café en réserve et des biscuits 🍪.
J’ai commencé à lire Vassyl Stous, « Quelques réflexions de nos prédécesseurs sur la question nationale en Ukraine… ». Ce sont de courtes notes sur différents acteurs, oubliés par les Soviétiques (S. Roudansky, S. Yefremov).
(…)
La « bania », c’est-à-dire le bain, s’est finalement limitée à une simple douche. Exactement la même que chez nous, dans la forêt. Comme toujours, je me suis lavé à l’eau froide. Rafraîchissant.
10 h 45
File d’attente folle au « chipok ». On dirait que tout aura été dévalisé avant qu’on arrive.
(…)
02.X
Dans la nuit, deux alertes ; on a dormi dehors, dans les sacs de couchage. La première fois, on est arrivés, on s’est étendus dix ou vingt minutes, puis fin de l’alerte ; la seconde, deux heures de sommeil dehors. Le sac de couchage est chaud, tout va bien.
Ce qui étonne, c’est la transparence du ciel étoilé la nuit. En ville, même en période de coupures d’électricité, on ne voit pas ça (et puis, est-ce que j’ai seulement déjà regardé le ciel de Kyiv à trois heures du matin ?). On nous a laissé dormir jusqu’à 6 h 30.
De manière générale, tant qu’il n’y a pas d’exercice physique, en se couchant à dix heures, on peut se lever tranquillement plusieurs fois dans la nuit, se rendormir, et bien récupérer quand même.
Je n’arrive toujours pas à m’habituer à jurer. Pour moi, c’est comme une souillure. Je m’y suis désaccoutumé il y a de nombreuses années, cela m’est devenu étranger.
Pourquoi est-ce que je tiens un journal ? Pour la plupart des réflexions, la parole orale ne suffit pas. Je poursuivrai cette pensée ailleurs.
« Tu ne suspendras plus jamais une serviette à ta bite. » C’est à propos de la vieillesse… Cette blague (très réussie, soit dit en passant) a été lâchée par un homme d’environ quarante-cinq ans, civil, père de deux enfants, dont des filles. L’aurait-il faite devant sa femme, devant ses enfants, devant sa fille ?
Est-ce donc l’influence de l’environnement ? Quand autour de toi tout le monde jure plus qu’il ne parle, tu fais comme les autres ? Moi, non.
Depuis que j’ai cessé de jurer dans les premières années d’université, je n’y arrive plus du tout, même quand tout le monde le fait. Je ressens une profonde aversion pour cela, comme si je commettais un sacrilège. Et il m’est étrange de voir comment des hommes, en apparence respectables, jurent pourtant comme des charretiers.
À la rigueur, je pourrais étudier les jurons sans les prononcer. Par exemple, le mot вʼїбати (« baiser ») remplace, en substance, n’importe quel verbe auquel on veut ajouter de l’emphase. Ainsi : « Notre groupe a baisé deux tentes en une journée » signifie « monter » ou « installer ». « À midi, j’ai baisé la soupe avec la bouillie et je ne m’en suis même pas rendu compte ! » veut dire « mangé ».
Et ainsi de suite, à la place de presque n’importe quel mot. La liste pourrait continuer.
Encore un, je ne peux pas m’en empêcher, celui-là est presque trop caricatural : « File un coup de main pour niquer la couverture. » [Cette expression est en russe dans la version originale] C’est-à-dire : la secouer.
Pardon pour les grossièretés.
Je pourrais étudier les jurons, et je le ferais volontiers, s’ils étaient ukrainiens. Oh, comme j’aimerais que nous ayons un argot aussi riche…
De manière générale, à propos de la langue, je constate deux choses : combien peu de gens parlent correctement (surtout en ukrainien), et à quel point la langue distingue les gens. Que tu sois un intellectuel ou un rustre, cela se voit avant tout par la manière de parler.
21 h 43
On nous a distribué une trousse de toilette. Très pratique, je m’en réjouis comme un enfant.
La formation doit commencer lundi, donc dans cinq jours. Dans les prochains jours, on doit nommer les chefs de section.
Ce soir, je suis de garde de 22 h à minuit. J’aimerais que ce soit sans alertes.
Il semble que j’aie trouvé un point où le réseau passe. Demain, j’enverrai quelque chose des 3.X et 4.X, peut-être aussi quelque chose d’intellectuel 🙂
Portez-vous bien 🙂 »




Pour finir, voici une sélection de mes derniers articles.
L’année a commencé par une actualité politique dense en Ukraine, avec tout un tas de nominations qui tendent à solder la période Yermak (l’ancien bras droit de Zelensky qui a dû démissionner fin 2025). Le grand journal Ukrainska Pravda parle de troisième ère de la présidence Zelensky. Mon analyse dans Mediapart et, dans Le Parisien, un portrait du nouveau chef de l’administration présidentielle, le très populaire Kyrylo Budanov, à peine plus jeune que moi et déjà ancien chef du renseignement militaire ukrainien (également heureux propriétaire d’une grenouille de compagnie).
Le mois de janvier est surtout marqué par les frappes russes sur tout ce qui produit de l’électricité et de la chaleur en Ukraine, particulièrement dans la région de Kyiv. Pour Le Parisien, je suis allé dans un « train d’invincibilité » à Brovary, une banlieue sur la rive orientale.
Après avoir passé pas mal de temps dans les quartiers les plus affectés de Kyiv, j’ai décrit dans Mediapart une crise – pas encore une catastrophe – que la population traverse en serrant les dents (et les poings), mais sans manifester cette glorieuse et farouche résilience qu’on voyait au début de la guerre. Tout le monde est épuisé, les difficultés ne s’annulent pas, elles se cumulent. La vie de Sergey le montre bien.
Pour terminer sur une note moins sombre, j’étais le week-end dernier sur la mer de Kyiv, transformée par le froid polaire en une cour de récré gelée. Les voitures driftaient, un DJ avait apporté ses platines… Une respiration à la surface, avant de replonger dans le froid du quotidien, en apnée. A lire dans Le Parisien et Le Temps.
Enfin, Clarisse Herrenschmidt m’a fait l’amitié de m’inviter dans son émission sur Fréquence Protestante. On a parlé de plein de choses, uniquement à propos de l’Ukraine. A écouter ici.

